Invité Afrique - Tchad: le président du Ghana souhaite que les dirigeants de la transition militaire ne se présentent pas en 2022

Podcast de l'émission Invité AfriquePar RFI

Podcast mis en ligne le 00:28:49
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Le manque criant de vaccins anti-Covid en Afrique, la querelle sur le franc CFA, le risque terroriste au Ghana, la transition militaire au Tchad. Sur ces sujets d’actualité, le chef de l’État du Ghana accorde un entretien exclusif à RFI et France 24. Nana Akufo-Addo demande aux Africains de se réveiller contre le Covid-19. S’il y a un « apartheid vaccinal », comme dit le Sud-Africain Cyril Ramaphosa, « nous, les Africains, y contribuons, car nous n’avons pas les capacités de fabriquer nous-mêmes des vaccins », affirme le chef d’État ghanéen. C’est pourquoi, dit-il, comme l’Afrique du Sud, le Rwanda, le Sénégal, le Ghana a lancé un programme pour fabriquer lui-même son vaccin anti-Covid. Les Ghanéens répugnent-ils, comme les RDCongolais, à se faire vacciner ? « Non, répond-il. Mon épouse et moi ont donné l’exemple. Le roi des Ashantis aussi. Nous nous sommes fait vacciner. Près d’un million de Ghanéens [sur une population de 20 millions d’adultes] se sont déjà fait vacciner. » Au cours de cet entretien exclusif accordé à RFI et France 24, le président ghanéen, qui a été réélu en décembre dernier pour un second mandat de quatre ans, s’exprime aussi sur le franc CFA – « Oui, en décembre 2019, il y a peut-être eu une maladresse de la part de la Côte d’Ivoire et de la France, mais aujourd’hui c’est dépassé » - et sur le terrorisme islamiste – « Il n’y a pas encore eu de tentatives d’attentats au Ghana, mais on suit l’évolution de très près ». Surtout, au sujet du Tchad, Nana Akufo-Addo assume la position de l’Union africaine, au lendemain de la décision du Conseil Paix et Sécurité de l’UA de valider la transition militaire en cours. « Non, dit-il, nous, les Chefs d’État africains, nous ne sommes pas indulgents avec les militaires [qui ont pris le pouvoir] au Mali et au Tchad. Il y a des circonstances, comme au Mali et au Tchad, où la réalité exige qu’on trouve un accommodement avec la situation créée par les militaires. Pour la stabilité de tels pays, pour qu’ils ne tombent pas dans l’anarchie, on reconnait que ce pouvoir [militaire] existe. Mais si ces pays veulent rester au sein de l’UA et de leurs organisations régionales, ils doivent savoir qu’à moyen terme, ils devront être démocratiques. » Au Mali, les dirigeants de la transition ne pourront pas se présenter à la présidentielle de 2022. La même chose doit-elle se produire au Tchad ? « Je pense qu’en principe, ce sera la même chose, car la charte de l’UA n’appuie que la voie démocratique pour accéder au pouvoir. » RFI : Aujourd’hui, dans le monde, parmi les vaccinés, seuls 2 % sont des Africains. Le président sud-africain et le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé parlent d’apartheid vaccinal. Est-ce que vous partagez leur opinion ? Nana Akufo Addo : On ne peut que partager parce que c’est un fait. Comment cela se fait-il que le continent africain n’ait pas accès à ce vaccin ? On ne peut pas l’expliquer autrement… C’est un scandale pour vous ? C’est un scandale pour nous, évidemment. Mais quand même, dans un certain sens, on a contribué à l’évolution de ce scandale parce qu’on n’a pas créé nous-mêmes la possibilité, les capacités de fabriquer nous-mêmes nos vaccins. Dès mon investiture au Ghana, il y a quatre ans, j’ai dit que la nouvelle politique au Ghana – qui, j’espère, sera la politique africaine – est de chercher à être beaucoup plus autonome. C’est pour cela qu’au Ghana, on a lancé un programme qui est assez développé pour fabriquer nous-mêmes nos vaccins. Parce qu’évidemment, on est entré dans la pandémie. Il y a dix ans, on avait Ebola, aujourd’hui, c’est le Covid… On ne sait pas, dans dix ans, et il faut que nous-mêmes ayons des capacités. Ce qui m’encourage, c’est que les Sud-africains, les Sénégalais, les Rwandais se sont déjà engagés sur cette voie pour fabriquer eux-mêmes leur vaccin. Mais dans l’immédiat, le temps que cela se mette en route, est-ce que vous demandez aux pays occidentaux de vous donner le surplus de vaccins qui est déjà là ? Oui, évidemment. Pour l’instant, il n’y a aucun autre choix. Et le Covax, c’est quelque chose qui a été très progressif, très bien apprécié. On croit beaucoup que le Covax pourra être mobilisateur, vu les circonstances dans lesquelles on se trouve dans le monde occidental et partout dans le monde. Vous avez l’objectif de vacciner 20 millions de Ghanéens d’ici la fin de l’année. Mais si vous avez 20 millions de doses, est-ce que vous êtes certain que les Ghanéens vont accepter de se faire vacciner ? Regardez, par exemple, ce qui se passe au Congo Kinshasa où, selon le président Tshisekedi, beaucoup de gens refusent de se faire vacciner parce qu’ils ont peur que ce soit un complot international pour exterminer les Africains. Qu’est-ce que vous pouvez faire pour les convaincre ? On a déjà convaincu les Ghanéens. Pour l’instant, on a eu cette réserve au Ghana comme ailleurs. Mais dès le début, les leaders ghanéens – pas seulement les leaders politiques mais aussi les leaders traditionnels, les leaders religieux, les gens qui sont à la tête de l’opinion publique au Ghana – ont tous montré l’exemple. J’ai été le premier, au Ghana, à prendre le vaccin - mon épouse et moi -nous avons été suivis par le vice-président et son épouse. Cela s’est déroulé comme cela… Le roi d’Ashanti qui est un homme très important dans notre pays, lui aussi, a montré qu’il n’y a aucun mal à craindre de ce vaccin. Pour l’instant, les Ghanéens ont accepté de se faire vacciner. On a vacciné déjà presque un million de gens et partout, il y a la demande pour la vaccination. Alors, je ne pense pas qu’au Ghana, cette histoire de complot ait pris forme dans l’opinion publique ghanéenne. Il y a dix-huit mois, à Abidjan, les présidents Ouattara et Macron ont annoncé la transformation du franc CFA en Eco. Or, l’Eco, c’est le nom que l’Afrique de l’Ouest - la Cédéao - a choisi pour sa future monnaie unique. Et du coup, le président Buhari, du Nigeria, n’est pas content. Il aurait aimé être consulté avant l’annonce d’Abidjan ! Est-ce que, ce jour-là, la Côte d’Ivoire et la France n’ont pas commis une maladresse ? Peut-être, mais on a dépassé cette situation. La Cédéao et messieurs les présidents Macron et Ouattara, le président Macky Sall et les leaders des pays francophones, l’UEMOA, ont partagé avec nous leurs préoccupations et ce qui a fait que cette situation a été créée. Mais aujourd’hui, il y a une entente parmi nous tous - les quinze pays de la Cédéao - sur la façon dont on doit procéder pour arriver au bout de ces négociations sur cette monnaie commune. Et c’est pour quand ? Pour l’instant, l’échéance est pour cinq ans. Il y a, ces dernières années, le danger du terrorisme jihadiste, comme on l’appelle. Il se rapproche de plus en plus du Ghana. On a vu des violences dans le sud du Burkina Faso, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire. Il y a eu des actions terroristes dans ces pays-là. Est-ce que le Ghana a été menacé ? Est-ce qu’il y a eu des attentats déjoués, parce qu’on est vraiment à quelques kilomètres de vos frontières ? Nous sommes très sensibles à cette situation et on sait très bien, au Ghana, que cette évolution ne peut pas s’arrêter à la frontière du Ghana et que les pays côtiers de l’Afrique occidentale sont tout autant visés par ces actes terroristes que les pays du Sahel. Nous sommes aussi les cibles, il n’y pas que les autres. Il y a eu des tentatives ? Pas encore, mais on suit la situation de très près. C’est cela, le défi le plus immédiat pour les quinze pays de la Cédéao, cette histoire de terrorisme. On a lancé une initiative, que l’on appelle l’initiative d’Accra, pour essayer d’augmenter nos facultés de renseignement et d’intelligence parce qu’on sait très bien que nous sommes les cibles de ce qui est en train de se dérouler au Sahel. C’est quelque chose qui est primordial pour nous, c’est le défi sécuritaire le plus important. Il y a un mois, le président Idriss Déby est mort sur le champ de bataille… Oui, c’est très dommage… Hier, le Conseil paix et sécurité de l’Union africaine a validé la transition militaire au Tchad, à condition qu’elle ne dure que dix-huit mois et qu’elle se termine par des élections inclusives. Mais en Afrique, beaucoup pensent qu’au Tchad - comme au Mali, d’ailleurs - vous, les chefs d’État africains, vous êtes trop indulgents avec les militaires qui prennent le pouvoir et que cette indulgence peut encourager d’autres militaires à faire des coups d’État ailleurs. Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue. Si vous regardez, par exemple, la Cédéao… Depuis que la Cédéao a pris position sur la nécessité absolue de maintenir des structures politiques au sein de la communauté Cédéao, l’ère des coups d’État a beaucoup reculé parce qu’on a insisté sur le fait que la seule façon dont les gens doivent accéder au pouvoir, c’est par les voies démocratiques. On a vu le coup d’État au Mali, la situation qui a fait que le président élu, Boubacar Keïta, a été destitué… C’est un des rares cas dans la communauté de la Cédéao, ces derniers temps, mais il y a des circonstances, comme au Tchad et même au Mali, où la réalité des choses exige que l’on doit faire une sorte d’accommodement avec la situation qui a été créée par les militaires. Ce que l’Union africaine a fait [avec le Tchad], c’est la même chose que ce que la Cédéao a fait avec le Mali. Oui, on reconnait que, pour l’instant, pour la stabilité du pays, pour la gouvernance du pays et pour que le pays ne se déchire pas et ne tombe pas dans l’anarchie, on reconnaît que ce pouvoir [militaire] existe. Mais si le pays veut rester au sein de notre union sur le plan continental et régional, le pays doit savoir que nous ne pouvons pas, à moyen et long terme, nous associer avec des pays qui ne sont pas démocratiques. C’est comme cela que l’on a ces limites qui ont été faites. Je ne pense pas et je ne trouve pas que ce soit de l’indulgence, ce qui se passe au Tchad. Quelles sont les autres alternatives ? Au Mali, les responsables de la transition ne pourront pas se présenter l’année prochaine à la présidentielle… Oui, mais tout cela fait partie… Vous pensez que la même chose doit se répéter au Tchad ? Je ne sais pas s’il faut dire « doit », je ne suis pas saisi de tous les éléments de la situation, mais je pense qu’en principe ce sera la même chose parce qu’on veut insister… La charte de l’Union africaine, la charte de la Cédéao sont des chartes qui n’appuient que la voie démocratique pour accéder au pouvoir. Et cela doit être le cas au Mali et au Tchad. Je ne pense pas que le mot « indulgence » soit une bonne définition de notre action.
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