Invité Afrique - Anthony Fouchard: «Sébastien Pétronin a été missionné par l'État français»

Podcast de l'émission Invité AfriquePar RFI

Podcast mis en ligne le 00:08:54
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Elle est restée captive trois ans et neuf mois dans le désert. Sophie Pétronin a été libérée, le 8 octobre dernier, avec trois autres captifs, dont l’ancien opposant malien Soumaila Cissé. Son histoire est au centre du livre Il suffit d’un espoir, écrit par le journaliste Anthony Fouchard, ancien correspondant de RFI au Mali. Un livre qui raconte à la fois les 45 mois de captivité de cette septuagénaire et le combat de son fils pour tenter de la faire libérer.  RFI : Dans ce livre passionnant, vous racontez avec force détails les trois ans et neuf mois de captivité de Sophie Pétronin. Elle a accepté de se confier à vous, qu’est-ce qu’elle a retenu de cette épreuve ? Anthony Fouchard : C’est assez difficile de dire ce qu’elle a retenu de cette épreuve, en tout cas elle n’a pas de rancœur. Elle n’a pas d’amertume, elle n’a pas de haine… Et c’est cela qui est assez impressionnant, quand on discute et quand on rencontre Sophie Pétronin… C’est près de quatre ans dans les sables et elle n’éprouve aucune colère vis-à-vis de ceux qui l’ont kidnappée, vis-à-vis de ceux, aussi, qui l’ont abandonnée… En tout cas, c’est comme cela qu’elle parle des autorités françaises. Elle est reconnaissante vis-à-vis du gouvernement malien et surtout très impressionnée par le combat de son fils, puisqu’elle a eu vent de tout ce que son fils a fait, ces quatre dernières années, pour la sortir, et cela, c’est ce qui l’a aidée à tenir. En tout cas, c’est ce qu’elle dit. On ne voit pas beaucoup de ses souffrances, dans ce livre. Elle ne parle pas des moments les plus durs, des moments où elle a peur… De cela, elle en parle assez peu, finalement… Mais c’est tout à fait son caractère et j’ai mis un peu de temps à le comprendre. C’est-à-dire que, Sophie, durant toute sa détention, elle ne retient que les petits moments de lumière. En revanche, pour lui soutirer, lui arracher tout ce qui a été dur : les tempêtes de sable, les privations, la chaleur… Tout cela, ce sont des choses qu’elle tait, parce que c’est une vieille femme - 75 ans- qui a de la pudeur, de la retenue… Qui est très malienne, finalement. Après vingt-cinq ans dans ce pays, elle a adopté en tout cas cette retenue et cette façon de taire la souffrance et plutôt de magnifier ce qui lui a permis de tenir, cela a été sa stratégie et c’est ce qu’elle a continué de me donner. C’est-à-dire, les belles choses qui lui ont permis de sortir de là, avec toute sa tête. Il y a plusieurs moments marquants dans sa captivité. Racontez-nous un de ces moments qui vous a marqué… Pour moi, son projet d’évasion est stupéfiant. Parce que, vraiment, quand on voit ce que Sébastien Pétronin -son fils- a fait pour la sortir de là, on se rend compte que la mère c’est pareil. Quand elle prévoit ce plan d’évasion, elle analyse les nuits, elle attend la pleine lune, elle calcule le temps qu’elle aura pour s’échapper du campement, elle essaie de voir comment effacer ses traces laissées derrière elle… Ce n’est pas du tout une évasion à l’emporte-pièce. C’est quelque chose qu’elle a préparé avec Edith Blais -l’otage canadienne- pendant des mois, et qui malheureusement est tombé à l’eau, parce que les ravisseurs la déplacent de campement très régulièrement. Dans ce livre, vous ne faites pas que le récit de ses années de captivité. Vous racontez aussi le combat d’un fils Sébastien Pétronin, qui a -on peut le dire- remué ciel et terre pour tenter de faire libérer sa mère… Oui. Ce qui est inédit, dans cette histoire, c’est que, pour la première fois, l’État français a délégué la gestion d’une affaire d’otage au fils de la victime. Ils ont missionné Sébastien, jusqu’à ce que Sébastien apporte tout ce que Sébastien réussit à nouer comme contacts et jusqu’à ce que ces contacts ne leur conviennent plus. C’est cette rupture de décembre 2018, parce qu’il entre en contact avec l’imam Mahmoud Dicko, un haut prédicateur malien, qui à l’époque est responsable du Haut Conseil islamique, qui fait cette offre de rançon et qui lui dit : « Pour libérer ta mère, Sébastien, c’est un peu moins de 500 000 euros ». Et là, l’État français dit non. L’intermédiaire ne leur convient pas, ils ne croient pas en la fiabilité de la proposition. Et à partir de là, ils interrompent toute collaboration active avec Sébastien. Et il a continué pendant deux ans à mener ses démarches ! Mais seul. Sophie Pétronin est finalement libérée en octobre dernier -vous le disiez- en échange de près de 200 jihadistes et vous racontez une histoire assez incroyable : un de ses ravisseurs a été libéré à ce moment-là en échange… Ce n’est peut-être même pas tant cela le plus incroyable, mais ça vient clôturer en fait. Sophie est enlevée par trois ravisseurs. Deux de ces ravisseurs sont tués lors de différentes opérations et un est arrêté. Pas, parce qu’il est le ravisseur de Sophie. Il est arrêté lors d’une opération assez importante et puis il avoue, lors de son interrogatoire. Et malgré ses aveux, les Français décident de le remettre aux autorités maliennes. Surtout, elles n’avertissent pas le Parquet national antiterroriste et effectivement Hamdi Ould Khalifa, puisque c’est son nom est libéré en échange de Sophie. Certains mots que Sophie Pétronin va prononcer à son arrivée à l’aéroport de Bamako, au moment de sa libération, vont faire polémique. Vous revenez justement sur cet épisode, à la fin de votre livre… Oui, sur les épisodes des polémiques… Parce que, quand on se penche sur l’histoire de Sophie, on relative beaucoup plus. Quand elle dit : « Je veux retourner au Mali », il faut mettre cela en perspective avec ses vingt-cinq années de vie et de travail dans ce pays. Elle a construit sa vie là-bas ! Et elle compte y rester, elle compte y mourir et elle veut, d’ailleurs toujours, continuer de terminer sa vie au Mali. Ensuite, sur ce refus catégorique de qualifier ses ravisseurs de « jihadistes », on est dans une posture d’une femme, encore une fois, qui a travaillé en essayant de ne pas faire de distinction d’ethnies ou de religions, pendant un quart de siècle, et qui, quand elle sort, entre dix-huit caméras, trois avions et quatre ans dans le sable… Eh bien, elle se raccroche à ce qu’elle peut. Donc je ne dis pas que ce sont des paroles précipitées, parce qu’elle les pense et elle les pense toujours. Mais en tout cas, ce livre essaie de les expliquer et de les nuancer, parce que, ce serait trop simple d’essayer de résumer cette histoire de manière manichéenne en fait. Dans votre livre, on voit apparaître à un moment Olivier Dubois, ce journaliste français qui est retenu en otage depuis maintenant plusieurs semaines. Alors, s’il nous entend qu’il sache qu’on ne l’oublie pas. Non, personne ne l’oublie, ni ses collègues ni ses proches. Et s’il est encore bon de le préciser, Olivier ne faisait que son travail. Il n’a fait que son travail depuis plusieurs années, au Mali, et il continuait de le faire lorsqu’il est monté à Gao pour ce reportage. C’est quelqu’un d’expérimenté, de professionnel… Et moi, je lui souhaite la même issue que pour Sophie, c’est à dire, que ce soit positif et qu’il puisse sortir le plus rapidement possible. Le livre Il suffit d'un espoir est paru le 20 mai 2021 aux éditions Les Arènes.
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