Invité Afrique - Au Mali, «on passe d'une transition civile militairement assistée à une transition militaire»

Podcast de l'émission Invité AfriquePar RFI

Podcast mis en ligne le 00:04:57
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L'homme fort du pouvoir malien, le colonel et vice-président Assimi Goïta, est revenu ce mardi dans un communiqué sur les raisons pour lesquelles l'armée a arrêté le président et le premier ministre. Il les accuse notamment de tentative de « sabotage » de la transition. Mais que sait-on des raisons de ce coup de force ? Le vice-président avait-il le droit de prendre une telle décision et que révèle celle-ci de la transition malienne ? Pour en parler, notre invité est Bréma Ely Dicko, sociologue et anthropologue malien. Il est également conseiller du Premier ministre qui a été déposé. Il répond aux questions de Laurent Correau.  Rfi : Pourquoi l’annonce d’un nouveau gouvernement, lundi, a-t-elle conduit l’armée à effectuer ce coup de force ? Bréma Ely Dicko : La raison, c’est qu’il y a deux ténors du coup d’État du 18 août qui ont manqué à l’appel du gouvernement, le colonel Sadio Camara et le colonel Modibo Sidibé, qui ont été remplacés par deux autres généraux de brigade. Et c’est ce qui a frustré une partie de l’armée, notamment la Garde nationale. Ces militaires ont mobilisé les autres collègues qui ont fait le coup d’État, et finalement, ils ont interpellé le Premier ministre, puis le président de la transition. Mais comment expliquez-vous que le président et le Premier ministre aient voulu effectuer des changements aux postes de la Défense et de la Sécurité, en y mettant des ministres qui ne sont pas des figures emblématiques de la junte ? Je ne suis pas dans le secret de la haute administration, mais en tout cas il y avait une volonté de construire un gouvernement de large ouverture, un gouvernement inclusif et représentatif, un gouvernement plus facilement contrôlable. Parce que, si on a toujours les ténors de la junte avec soi, il est difficile finalement de leur imposer des instructions. Est-ce que vous diriez, du coup, que le Premier ministre et le président ont essayé de tester leur marge de manœuvre au sein de cette transition ? On peut dire cela. On peut penser qu’ils ont voulu reprendre, peut-être, la main pour avoir un gouvernement qu’ils contrôlent plus, un gouvernement qui soit à même de conduire les réformes impératives pour la réussite de la transition et pour la stabilité du Mali. Si on prend maintenant le point de vue des militaires, comment expliquez-vous qu’ils aient pris le risque de braquer la communauté internationale à ce point, en arrêtant le président Bah Ndaw et son Premier ministre Moctar Ouane ? Jusqu’à preuve du contraire, tout se passait bien entre le Premier ministre, le président de la transition et les militaires qui ont fait le putsch le 18 août 2020. Maintenant, c’est vrai que la situation sociale n’était pas enviable. Puis le M5 commençait à montrer au créneau et il avait un chronogramme qui était assez garni, avec des activités de masse qui étaient prévues, des conférences de presse. Donc une certaine mobilisation était prévue, comme l’année dernière. Peut-être que la junte a eu un peu peur d’être davantage fragilisée. Pour eux c’était peut-être plus simple de travailler à reprendre la main, aussi, de leur côté. Cela, c’est pour le contexte national. Après, récemment, au Tchad, on a vu que la Constitution a été violée, et pratiquement tout le monde a adoubé ceux qui sont arrivés au pouvoir. Donc on s’est dit que peut-être on pouvait faire la même chose au Mali. Pour vous, il y a un lien entre ce qui s’est passé au Tchad, à savoir, une attitude conciliante de la communauté internationale vis-à-vis de la junte et ce qui vient de se passer au Mali ? Pour moi, oui. Parce que, dans les deux cas ce sont des jeunes qui assurent la direction, donc on s’est dit qu’au Mali on pouvait aussi éventuellement faire la même chose. Quand le vice-président de la transition explique, dans un communiqué, qu’il a placé hors de leurs prérogatives le président et son Premier ministre pour, je cite : « préserver la charte de transition et défendre la République ». Existe-t-il un article de la charte de transition qui l’autorise à faire cela ? La charte publiée au Journal Officiel fait du vice-président uniquement quelqu’un qui est responsable de la sécurité et de la défense nationale. Donc, en aucun cas il ne peut remplacer le président de la transition, parce que dans la première version de la charte, il était possible de le remplacer. La Cédéao avait insisté pour que l’on enlève cette clause de remplacement. Cela veut dire que lui-même, en prenant cette décision, viole la charte et finalement prend des risques vis-à-vis de la Cédéao, qui peut imposer un embargo sur le Mali. Avec une économie qui est déjà éprouvée par la grève de la principale centrale des syndicats, puis par l’insécurité et tout ce que l’on connaît depuis ces dix dernières années. Et comment réagit-on au Mali ? Est-ce que l’opinion publique est partagée sur ce dossier ? De façon générale, il y a quand même une certaine consternation, parce qu’on se dit que c’est un éternel recommencement, au Mali. A chaque fois : rebelotte, avec les mêmes acteurs. On ne sait plus à quel saint se vouer. À un moment donné, le 18 août, beaucoup de Maliens avaient pensé que les militaires allaient faire l’affaire. Neuf mois après, la situation n’a pas véritablement changé, parce que la lutte contre la corruption n’a pas bougé d’un iota. On ne sait pas, jusqu’à preuve du contraire, qui a donné l’ordre de tuer les manifestants du M5, arrêtés les 10-11 et 12 juillet. La stabilité du Mali, pour le moment, reste un slogan. Finalement, les gens observent ce que la communauté internationale va faire, notamment la Cédéao. Est-ce que l’acte qui vient d’être posé ne joue pas finalement le rôle de révélateur, en montrant que cette transition est soumise au bon vouloir des militaires ? Dès le début, vous savez, nous avons eu une transition civile militairement assistée. Donc on passe d’une transition civile militairement assistée à une transition militaire. Si la Cédéao laisse entériner ce qui se passe, cela veut dire que l’on ouvre la porte à d’autres expériences dans d’autres pays voisins et cela veut dire aussi qu’on abandonne le Mali et les Maliens. ► À lire aussi : Mali: après Assimi Goïta hier, la médiation de la Cédéao a rendez-vous avec les responsables déchus
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