Invité Afrique - «Le retour à l'ordre constitutionnel permettra la normalité des relations entre le Mali et la Cédéao»

Podcast de l'émission Invité AfriquePar RFI

Podcast mis en ligne le 00:04:55
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Ce dimanche 30 mai étaient réunis à Accra les chefs d'États de la Cédéao à l'occasion d'un sommet extraordinaire sur la situation du Mali. L'organisation régionale a annoncé des sanctions diplomatiques contre le Mali. Alioune Tine, fondateur du « think tank » AfrikaJom Center, expert indépendant de l'ONU pour les droits de l'homme au Mali, répond aux questions de Charlotte Cosset. RFI : La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) annonce des mesures sévères, notamment la suspension du Mali de l’organisation. Etes-vous surpris d’une telle mesure ? Alioune Tine : Pas du tout. Je pense que c’est le moindre que pouvait faire la Cédéao par rapport à la situation du Mali, et surtout à ce qu’on considère comme un double coup d’État dans la transition. Je ne suis pas surpris parce que la Cédéao est face à un dilemme. Le Mali n’a qu’une institution, le gouvernement de la transition et, effectivement, il faut ménager cette structure pour que cela continue. Là où nous appuyons la décision de la Cédéao, c’est de demander la libération de tous les détenus : les collaborateurs du Premier ministre, les collaborateurs du président et même aujourd’hui, moi j’ajoute, sur les questions relatives au respect des droits humains, au respect des procédures judiciaires, vraiment de faire en sorte que le président et le Premier ministre [Bah N'Daw et Moctar Ouane] qui sont en résidence surveillée soient totalement libérés de leurs mouvements. Que les questions de droits humains aient été soulignées aussi par les chefs d’Etat de la Cédéao, ce qui est une excellente chose de mon point de vue. Etes-vous satisfait des mesures annoncées ? On n‘est pas satisfaits. Il y a quand même un certain malaise, parce que ce coup d’État d’abord a été validé par la Cour constitutionnelle du Mali, tout de même cela crée des soucis par rapport aux avocats que nous sommes, validé également par la Cédéao, cela créé également un malaise profond. Ce malaise est là par rapport aux démocrates que nous sommes de voir que, d’effectivement, plus en plus, il y a quand même l’ordre constitutionnel qui est violé et qu’ils ne reçoivent pas les réponses appropriées par rapport aux fondamentaux de la Cédéao et également aux textes de l’Union africaine. On a violé les textes, on a violé les principes, on a violé les valeurs en validant le coup d’État et par la Cour constitutionnelle et par également la Cédéao. On attendait des sanctions ciblées. Elles ne sont pas venues. On attendait aussi des sanctions économiques également, la Cédéao se trouvait en dilemme où le Mali est dans une situation si délicate que ces sanctions pouvaient compromettre effectivement le gouvernement actuel. Concernant cette suspension, qu’est-ce que cela va impliquer concrètement pour le Mali et pour la région ? Le chef de l’État malien ne va pas assister aux réunions de la Cédéao ni de l’Union africaine, s’il y assiste ce sera à titre d’observateurs. Disons que c’est une sanction de principe qui arrive à chaque fois qu’il y a un coup d’État et cela fait quand même partie des principes sacro-saints. Il n’y a que le Tchad qui a échappé à ce principe pour des raisons géopolitiques et, effectivement, cela a dû encourager les colonels maliens à faire eux aussi un coup d’État. Certains observateurs ont été très critiques de la gestion du cas tchadien. Pensez-vous que cela a eu une influence sur la décision ? Absolument, parce qu’il y a des lignes de partages au sein de la Cédéao. Même au sein de la Cédéao, les gens du G5 Sahel [Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad] vont être solidaires plus ou moins. Bien sûr que la situation du Tchad a réellement influé sur l’attitude des militaires maliens, parce qu’ils savent qu’on n’ira pas trop loin dans les sanctions. Ils s’attendaient plus ou moins à la suspension. Les militaires ont pris quand même les devants en rencontrant la société civile, en rencontrant les gens du M5-RFP et également, en essayant de préparer tout de suite la nomination d’un Premier ministre qui va être certainement issus du M5-RFP. Tout cela pour être prêts à donner l’impression d’une transition tout à fait normale, d’une transition dans la continuité. La Cédéao réaffirme la nécessité de respecter la période de transition et d’organiser les élections le 27 février de l’année prochaine, en 2022, est-ce que c’est tenable, selon vous ? De mon point de vue, ce ne sera pas tenable. Cela va être difficile, parce que le temps de faire des élections, de se préparer, ce n’est pas si évident que cela. Je pense qu’ils vont demander une prolongation de la transition, c’est sûr. Et est-ce que vous pensez que cette décision aura un impact sur la coopération sécuritaire dans la sous-région ? Je pense qu’en réalité, c’est pour aussi éviter qu’il y ait une rupture dans la coopération sécuritaire dans la sous-région et surtout aussi par rapport effectivement à la France, à certains propos tenus par le président [Emmanuel] Macron. Je pense qu’aujourd’hui, le départ de Barkhane pourrait créer un vide terrible. Je pense que maintenant, les décisions qui ont été prises permettent de sauver non seulement la face, mais aussi de sauver la situation au Mali, de continuer la coopération sécuritaire et de permettre effectivement d’être beaucoup plus efficace sur le terrain. Une normalisation des relations rapide est-elle envisageable ? Ah, non. Les relations seront normalisées le jour où il y aura des élections présidentielles avec un président qui sera élu démocratiquement. C’est comme ça que ça marche d’habitude quand les pays sont suspendus. Donc, c’est le retour à l’ordre constitutionnel qui permettra la normalité des relations entre le Mali et la Cédéao.
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